Le départ
Nous attendions patiemment une belle séquence météo : trois ou quatre jours de soleil, sans trop de pluie à l’horizon. L’envie de partir voir la mer commençait à nous travailler. Respirer l’air salin, sentir ses effluves marines et, avec un peu de chance, entendre au loin le souffle des baleines.
Un beau matin, après avoir fait changer la suspension de notre auto, je reviens à la maison et lance à Anne-Marie :
— Et si on prenait la route demain matin, direction Les Bergeronnes?
À peine l’idée lancée, me voilà parti à pacter l’auto. Il est déjà midi et, tant qu’à partir, j’aimerais bien qu’on soit sur la route à l’aube. Je ressors tout notre matériel de camping et commence le casse-tête : réussir à tout faire entrer dans le coffre, incluant nos kayaks pliables.
Vers 16 h, Anne-Marie prend le relais du côté de la cuisine : glacière, bouffe et tout ce qu’il faut pour quelques jours sur la route. Finalement, en moins de deux heures, tout est prêt.
Parce qu’en septembre, camper au bord du Saint-Laurent, ça demande quand même un peu plus de préparation. Les journées peuvent être magnifiques, mais les nuits sont déjà pas mal frettes. Sacs de couchage, vêtements chauds, tuques… on ne lésine pas sur le confort.
Demain matin, à l’aube, direction Les Bergeronnes.

Nous prenons la route le lendemain matin, l’auto pleine à craquer, avec toujours ce drôle de sentiment d’abandonner derrière nous notre maison, notre jardin, nos poules… Partir demande chaque fois un petit effort. Il faut en quelque sorte réussir à s’arracher de notre « orbite terrestre » avant d’atteindre notre vitesse de croisière et de commencer, enfin, à se sentir en vacances.
Puis les kilomètres défilent et, tranquillement, la maison s’éloigne dans nos têtes autant que sur la route.
Quelques heures plus tard — huit, en fait! — nous arrivons aux Bergeronnes. Et nous voilà installés sur un magnifique site de camping avec vue sur la mer. Après avoir quitté la maison le matin même, c’est presque difficile à croire : notre tente est montée, le Saint-Laurent s’étend devant nous et les vacances peuvent commencer.
Étonnamment, le camping est encore pas mal plein. Beaucoup de campeurs en mode « van life », mais très peu de tentes. On comprend assez vite pourquoi : malgré le soleil, le mercure peine à atteindre les 12 °C. Disons qu’en septembre, au bord du Saint-Laurent, les soirées autour de la tente risquent d’être pas mal fraîches!




Pour notre plus grand bonheur, les baleines sont au rendez-vous dès notre arrivée. Et le spectacle se poursuivra chaque jour de notre séjour au camping Paradis Marin.
L’endroit invite naturellement à la contemplation. On s’assoit face au fleuve et, assez vite, on se surprend à scruter l’horizon, à attendre le prochain souffle, une nageoire, un dos qui émerge quelques secondes avant de disparaître. Certains campeurs viennent ici depuis des années, presque en pèlerinage. Il suffit de jaser un peu avec ses voisins pour s’en rendre compte : chacun semble avoir ses habitudes, ses souvenirs et ses histoires de baleines à raconter.
Le camping est très bien tenu et, lorsque la nuit tombe, un silence étonnant s’installe peu à peu. Un silence qui permet d’entendre quelque chose d’assez magique : le souffle des baleines qui remonte du fleuve dans la noirceur.
Couchés dans notre tente, on les entendra ainsi tout au long de la nuit. Difficile de rêver mieux comme première escale.



Le rendez-vous manqué
Évidemment, pour le photographe que je suis, un endroit pareil est aussi une formidable occasion de photographier ces magnifiques mammifères marins. Téléobjectif à portée de main, je suis toujours prêt à saisir le bon moment, celui où une baleine fera peut-être quelque chose d’un peu exceptionnel. Du moins, presque toujours prêt…
Durant le calme après-midi de notre troisième journée, je décide d’aller acheter une paire de jumelles pour Anne-Marie, à quelques kilomètres seulement du camping. Un tout petit aller-retour de trente minutes, tout au plus. Qu’est-ce qui pourrait bien arriver en trente minutes? À mon retour, je remarque tout un attroupement sur les rochers. Des gens regardent vers le fleuve, visiblement fébriles. Je me dis aussitôt : « Bon… j’ai manqué quelque chose. »
De retour à notre site, Anne-Marie me regarde avec tellement de compassion que je comprends rapidement que je n’ai pas manqué qu’une simple baleine au loin. Sur les rochers, certains semblent pratiquement en pleurer de bonheur.
Et là, elle me raconte.
Pendant mon absence, une baleine à bosse, Katana, est venue tout près du rivage et s’est mise à bondir hors de l’eau. Encore et encore. Un spectacle aussi spectaculaire que rarissime.
Et moi?
J’étais parti acheter des jumelles… pour mieux observer les baleines. Difficile d’imaginer plus beau paradoxe! Je n’ai évidemment aucune photo de ce moment exceptionnel — mon appareil était avec moi dans l’auto! — alors je partage ici une photo prise lors de cette visite de Katana par le photographe Renaud Pintiaux, trouvée sur Facebook.

Treize ans plus tard : enfin la Gaspésie
Que le temps passe vite! Nous n’étions pas aller de ce côté depuis toutes ces années. Et comme le beau temps semble vouloir se maintenir, nous poursuivons donc notre route par le traversier de Baie-Comeau-Matane vers la Gaspésie.. Nous prenons une chambre à notre arrivée à Matane à l’hôtel Belle Plage. Cet hôtel a surement connu des jours meilleurs, mais bon, le prix est correct.

Nous allons souper à la brasserie La Fabrique qui est ouverte en ce dimanche soir. Très agréable endroit d’ailleurs avec une sympathique ambiance de gens du coin. Le lendemain après quelques achats d’épicerie et d’équipements manquants, de poissons et crevettes à la poissonnerie matanaise et un ptit détour par la friperie Le Grenier pour quelques vêtements chauds supplémentaires, nous reprenons la route tranquillement vers Ste Anne des Monts.


Nous terminerons cette petite journée de route à l’Auberge Festive Sea Shack, À Sainte Anne des Monts, qui est en fait à la fois une auberge – une plage – un camping – un bar et une salle de spectacle. Nous y plantons notre tente directement sur le bord du fleuve. Le lieu offre une fort sympathique cuisine communautaire.



Forillon, aux portes du bout du monde
Camper dans le parc Forillon durant les mois d’été relève de l’exploit tellement cet endroit est achalandé. Mais en fin septembre, le camping Cap-des Rosiers était pratiquement vide. Nous y étions passé lors de notre voyage de jeunes mariés en 85. Je me souvenais d’un site où il y avait surtout des buissons et plus ou moins d’intimité. Mais à notre arrivée, nous y avons découvert un tout autre camping: très boisé, de belles infrastructures pour les campeurs, la magnifique plage des Galets, un très beau pavillon d’accueil.




Pour les gens de ma génération, le parc Forillon a aussi été le théâtre d’une expropriation assez douloureuse. Créé au début des années 70, ce parc de Parcs Canada est né pour protéger et mettre en valeur un site magnifique. Mais des gens vivaient là depuis plusieurs générations. C’était leur terre, leur maison, leur histoire, leur vie. Et tout ça disparaissait soudainement.
Environ 225 familles ont dû quitter leur propriété. Elles ont reçu des compensations financières, mais pour plusieurs, elles étaient loin de remplacer ce qu’elles perdaient réellement. Parce qu’on peut mettre un prix sur une maison ou un terrain, mais pas vraiment sur un endroit où une famille vit depuis des générations. En visitant Grande-Grave, nous sommes entrés dans l’ancien magasin général Hyman, aujourd’hui transformé en musée. Nous y avons rencontré Ralph O’Connors, qui y joue le rôle d’un commis de l’époque. Lorsqu’il nous a dit qu’il venait de Cap-des-Rosiers — et qu’il était un peu plus vieux que nous, donc enfant en 1970 — je lui ai demandé comment il avait vécu l’expropriation et s’il en gardait des souvenirs.
Il s’est alors assis et nous a raconté l’histoire de sa famille. Fils et petit-fils d’expropriés, dans une famille d’une douzaine d’enfants, il a qualifié l’expropriation de « sauvage ». Ses grands-parents en avaient beaucoup souffert. Il nous a raconté aussi que pendant longtemps, l’expropriation était un sujet qu’on préférait ne pas trop aborder à Forillon. Et que les anciens propriétaires devaient payer leur droit d’entrée pour revenir sur les terres où ils avaient vécu, même, selon Ralph, pour aller au cimetière où leurs proches étaient enterrés.
En 2011, la Chambre des communes a finalement reconnu l’injustice vécue par les expropriés de Forillon et adopté unanimement une motion d’excuses.Nous avons trouvé cette rencontre avec Ralph vraiment marquante. Nous étions simplement entrés visiter un vieux magasin général et, quelques minutes plus tard, on était assis devant quelqu’un qui avait vécu cette histoire pour vrai.
On ne regarde plus tout à fait Forillon de la même façon après ça.




On peut voir une série de panneaux commémoratifs à la mémoire des expropriés sur le site aujourd’hui.



Percé en septembre

Habituellement bondé de visiteurs, le village de Percé était plutôt tranquille à notre arrivée. Même chose au camping Baie de Percé, presque vide lui aussi. Encore une fois, on avait l’embarras du choix pour notre site.
La plupart des commerces étaient toujours ouverts, mais on sentait bien que la saison touristique tirait tranquillement à sa fin. Moins de monde dans les rues, moins de voitures, un rythme déjà un peu plus lent. Et franchement, ce n’était pas pour nous déplaire. Pouvoir se promener dans Percé et découvrir les environs sans avoir à jouer du coude avec une foule de touristes, ça nous convenait parfaitement. Le village semblait respirer un peu plus… et nous aussi.





L’île Bonaventure et sa colonie de Fous de Bassan

Reconnue surtout pour son impressionnante colonie de Fous de Bassan, l’île Bonaventure est un incontournable pour Anne-Marie et moi. Faire le tour de l’île nous prendra environ quatre heures et, en cette belle journée de septembre où le mercure atteint 17 °C, ce sera une balade vraiment agréable et, comme toujours, instructive. Nous prenons donc le premier bateau qui nous y emmène soit 9h00.
À Forillon, nous avions entendu au loin les hurlements des loups marins sans vraiment les voir. Eh bien, dès notre arrivée sur l’île, ils sont là! On les entend et on peut cette fois les observer tout près du quai. Une belle façon de commencer notre tour de l’île.

Nous entreprenons le tour par le sentier Les Mousses, un sentier étroit et sauvage qui serpente à travers une végétation tapissée de mousses et de lichens avant d’atteindre les falaises avec vue sur la mer.


Lorsque nous arrivons à la colonie et que soudainement cette marée blanche de milliers d’oiseaux s’étend devant nous à perte de vue, on devient presque silencieux. Leurs cris incessants créent un véritable vacarme, parfois presque assourdissant, mais on reste là à profiter de chaque instant de cette rencontre assez incroyable. Il y a aussi cette odeur marine si particulière qui nous enveloppe, typique d’une colonie aussi nombreuse. La vue, le bruit, l’odeur… tous nos sens sont en éveil.
Et puis, il y a leurs comportements sociaux qu’on pourrait observer pendant des heures. C’est ma troisième visite et cela me fascine à chaque fois. Et pour le photographe que je suis, je m’en donne à coeur joie.




Nous terminons notre randonnée par le chemin du Roy qui nous promène du côté de l’île et où la mer est plus accessible. Il faut se rappeler que les habitants y vivaient de la pêche. Les quelques maisons sont donc bâties de ce côté.





Durant la soirée et même pendant la nuit, nous entendrons les cris des loups de mer provenant de l’île Bonaventure. C’est d’ailleurs la première fois que je les entends depuis le village de Percé. Probablement parce qu’il y a beaucoup moins de monde à cette période de l’année et que les nuits sont particulièrement calmes.
Nous terminerons notre séjour en longeant la baie des Chaleurs, avant de prendre la direction de Rimouski par la vallée de la Matapédia. Les couleurs d’automne y étaient magnifiques, avec les montagnes qui commençaient à se couvrir de rouge, d’orange et de jaune. Une bien belle façon de terminer notre voyage.

Le chemin du retour à la maison





